VIGNACOURT

RECONSTRUCTION DE L'EGLISE
et
FETES QUI L'ACCOMPAGNERENT

1879.

Les fêtes du 29 septembre 1872, et du 1er juillet 1877, furent de mémorables journées pour la paroisse de Vignacourt, mais le jour où sa nouvelle Eglise devait recevoir des mains de l'Evêque, sa Consécration suprême, ne pouvait être inférieur ou plutôt, il devait les surpasser de toute la distance qu'il y a entre ces diverses cérémonies.
Vignacourt désirait ce jour et réclamait pour son Eglise l'honneur de la Consécration, les parents et amis du dehors l'attendaient aussi et se faisaient une véritable fête de venir partager les joies du pays.
Mais l'autel, alors en usage, ayant été reconnu, de l'aveu de tous, trop petit et nullement en rapport avec les vastes dimensions de l'édifice, il fallait s'assurer d'abord, de l'époque précise où le Maître-Autel commandé par la Fabrique serait terminé et posé. Car la première condition pour la Consécration d'une Eglise est que l'Autel soit fixe et prêt lui-même à être consacré.
Le plan de ce nouvel autel avait été confié à M. Deleforterie, architecte de l'Eglise et l'exécution à M. Buisine-Rigot, de Lille, ces conditions étaient des garanties que l'autel serait digne du temple et en ferait un des plus magnifiques ornements.
Le jour même de la Fête de St Firmin, patron de Vignacourt, le 25 septembre, eût été un jour bien remarquable et que le pays eût vu avec bonheur, mais Monseigneur se trouvant empêché ce jour-là, proposa le jour de l'Octave de la fête de St Firmin, le mercredi 2 octobre, qui fut accueilli et accepté avec joie.
Monseigneur Bataille, Evêque d'Amiens depuis cinq ans, n'avait pas encore visité Vignacourt, nous devions donc le recevoir avec tout l'éclat et toute la pompe possibles.
Pour une commune comme Vignacourt qui avait reçu en pur don cette belle Eglise, objet de l'admiration de tous, la reconnaissance qui, en toutes circonstances, doit être une dette douce et facile, s'imposait plus que jamais, et pour recevoir, comme il le mérite, le premier pasteur du Diocèse et pour donner à la fête la plus grande pompe possible.
Accomplir ce devoir c'est s'honorer.
La population comprit ce devoir et, pour suppléer au concours qui lui manquait, elle n'en mit que plus d'ardeur pour se préparer à la fête de la Consécration, malgré la proximité de la fête locale qui venait seulement trois jours après.
Monseigneur devant faire son entrée à Vignacourt par la rue d'Amiens, c'était donc aux habitants de cette rue à faire les honneurs de la réception, en élevant différents arcs de triomphe sur son parcours.
Mais une pluie abondante n'ayant cessé de tomber pendant toute la journée de la veille de la cérémonie, ces différents arcs perdirent beaucoup de leur élégance, le temps n'ayant pas permis de les compléter.
Enfin le grand jour est arrivé !
Ces gros nuages qui, la veille, déversaient à flots leurs pluies désolantes avaient disparus et, quoique le soleil ne se montrât que timidement, chacun se plaisait à augurer une des plus belles journées dont la saison d'automne puisse faire présent.
Dieu ne le devait-il pas à l'honneur de sa maison que la main du Pontife allait bientôt consacrer.
Aussi, peu à peu, les quelques nuages qui faisaient encore tâche sur l'azur du ciel finissent par disparaître et ne laissent plus de place que pour le plus beau soleil qui ne cessa, durant toute la journée, de briller de ses plus beaux feux.
A la faveur de ses premiers rayons, les prêtres invités, les parents, les amis arrivent par tous les chemins, et on commence à voir que c'est grande fête à Vignacourt, la fête de la Consécration de son Eglise.
A 7 h. 1/2, les cloches donnent le signal du commencement de la cérémonie, par la réception du premier Pasteur du Diocèse.
Déjà, les nombreux cavaliers qui doivent escorter la voiture du Prélat, ont pris les devants.
La procession se met en marche, les sapeurs-pompiers forment la haie.
Pour abréger le parcours, selon le désir de Monseigneur, en raison des fatigues de cette longue cérémonie, la procession attendit Sa Grandeur à un brillant arc de triomphe élevé à l'entrée de la rue d'Amiens.
Bientôt le canon que la complaisance de M. Vagniez-Fiquet, d'Amiens, avait bien voulu mettre à notre disposition pour la circonstance, annonçait de sa grande voix que Monseigneur était sur le terroir de Vignacourt, et puis, l'arrivée des cavaliers disait qu'il était entré dans la paroisse.
Alors, le canon gronde de nouveau et annonce à toute la paroisse qu'elle a l'honneur de posséder le premier Pasteur du Diocèse.

Quand Monseigneur, accompagné de M. l'abbé Duclercq, Chanoine et Secrétaire général de l'Evêché, fût descendu de voiture, il reçut l'eau bénite et adora la Croix, suivant le rit prescrit, puis M. Loyer, Jean-Baptiste, Président du Conseil de Fabrique et deuxième adjoint, entouré de tous les membres du Conseil de Fabrique et d'un certain nombre de Conseillers municipaux qui avaient tenu à rendre au moins cet hommage à leur Evêque, souhaita la bienvenue à Monseigneur, en ces termes :

MONSEIGNEUR,
Votre arrivée au milieu de nous, nous comble tous d'une grande joie, et, en me présentant devant votre Grandeur pour vous souhaiter la bienvenue au nom du Conseil de Fabrique ainsi qu'au nom du Conseil municipal dont je suis très glorieux d'être l'interprète en cette solennelle circonstance, il me serait difficile d'exprimer tous les sentiments qu'inspire votre présence parmi nous.
Dimanche dernier, Monseigneur, nous célébrions la fête de St Firmin, notre saint Patron, avec quelle joie indicible nous entendions l'orateur nous redire que St Firmin venait souvent d'Amiens pour évangéliser nos pères et faire briller à leurs yeux la pure lumière  de l'Evangile.
C'est de la même ville, Monseigneur, et par le même chemin que nous voyons arriver parmi nous le bien aimé successeur de St Firmin.
Il vient pour consacrer à Dieu un nouveau temple, comme St Firmin y a consacré la première Eglise qui fut bâtie sur le sol de notre pays, en l'honneur et à la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Si notre saint Patron doit tressaillir aujourd'hui dans le Ciel, en contemplant la Consécration de ce nouveau temple qui lui est dédié, Nous, Monseigneur, nous bénissons Dieu en voyant que jamais les Firmin  ne manquent à l'Eglise d'Amiens et que toujours ils seront là pour consacrer des temples à Dieu, bénir les peuples et les conduire au Ciel.
 
En finissant, l'orateur réclama la bénédiction de Monseigneur pour lui, sa famille et toute la paroisse.
Après avoir remercié M. le Président de la Fabrique des bonnes paroles qu'il venait de lui adresser, Monseigneur déclara que depuis longtemps il désirait visiter la bonne population de Vignacourt dont on lui avait dit tant de bien, et qu'il était heureux que sa première visite fût pour consacrer à Dieu un temple que l'on disait si beau, si glorieux témoignage qu'il sera enchanté de lui rendre lui-même dans un instant.
Sa Grandeur prit place alors sous le dais porté par les jeunes gens qui avaient rempli cette charge aux processions de la Fête-Dieu et, au signal du canon, la magnifique procession qui était venue au-devant de Monseigneur, se mit en marche vers l'Eglise.
Ici, nous devons mentionner un fait, tout-à-fait imprévu, et qui fit une bien vive impression sur tous les assistants.
Un escadron de chasseurs à cheval, changeant de garnison, se rendait d'Abbeville à Amiens. Le commandant, dont on voudrait citer le nom, voyant ce cortège religieux présidé par l'Evêque, fit aussitôt faire halte, former la haie, et présenter les armes au passage du Prélat, et lui-même se rendit auprès de Monseigneur et l'escorta jusqu'à l'Eglise avec un autre officier de chaque côté du dais, puis rendant les honneurs militaires, par ce salut de l'épée en usage dans l'armée, il revint vers ses soldats et reprit sa route vers Amiens.

Arrivé à l'école des Surs où se trouvait une brillante chapelle improvisée pour recevoir les saintes reliques que l'Evêque doit renfermer dans le tombeau de l'autel, lors de sa consécration, Monseigneur fut reçu par M. le Curé qui lui adressa l'allocution suivante :

MONSEIGNEUR
Ce n'est pas en une émotion bien vive et un sentiment de joie et de bonheur bien légitime que le pasteur et le troupeau vous voient arriver dans la paroisse de Vignacourt.
Depuis longtemps, nos désirs unanimes soupiraient après cette journée où le premier Pasteur du Diocèse devait consacrer à Dieu ce temple magnifique que la foi et l'incomparable générosité d'un enfant du pays viennent d'édifier.
Voilà sept ans environ, Monseigneur, que le généreux bienfaiteur de Vignacourt, M. Godard-Dubuc, à qui Dieu a refusé la suprême consolation de cette belle journée en le rappelant à lui, voulant réaliser une pieuse pensée qu'il méditait depuis longtemps, entreprit de substituer à la pauvre Eglise de son pays natal, un temple plus magnifique, plus vaste, plus en rapport enfin avec sa divine destination.
Le temps employé à cette construction où le talent de l'architecte s'est, pour ainsi dire, surpassé a paru long.
Mais enfin, aujourd'hui, que Votre Grandeur va y mettre le sceau par la consécration épiscopale, nous pouvons dire que tous nos vux sont accomplis.
Voilà pourquoi, Monseigneur, votre présence parmi nous a mis la joie et l'allégresse dans tous les curs.
Je dois me hâter de vous dire, Monseigneur, que vous trouverez ici un peuple qui aime l'Eglise et sait la fréquenter, un peuple qui aime le prêtre et vénère son Evêque dans la personne duquel il reconnaît et voit Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même.
Et s'il s'en trouve, dans cette grande paroisse, qui se tiennent éloignés de nos saints mystères, je me plais à espérer que, dans cette glorieuse journée, les bénédictions d'un Evêque qui sont celles d'un père et par là même portent toujours bonheur, ouvriront les yeux, toucheront les curs et ramèneront au même bercail toutes les âmes confiées à ma sollicitude, afin que, désormais, il n'y ait plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Unum ovile et unus pastor.

En réponse à ces paroles, Monseigneur adressa d'abord de vifs remerciements à M. le Curé pour la part si active qu'il avait prise dans l'uvre sainte de la reconstruction de la magnifique Eglise qu'il se faisait une si grande fête de venir consacrer.
Puis, voyant ces foules qui remplissaient la place et qui accouraient pour prendre part à cette grande solennité, Sa Grandeur dit qu'elle reconnaissait bien la vérité de la parole que M. le Curé  venait de lui adresser ; que Vignacourt était un peuple qui aimait l'Eglise. Encourageant le pasteur à continuer le bien qu'il avait fait dans cette paroisse, Monseigneur ajouta qu'il concevait l'espoir que la beauté du temple qu'il allait consacrer, ne laisserait plus d'indifférents dans cette paroisse, mais que chacun trouverait là un nouveau motif pour fréquenter ses offices divins et travailler avec une plus grande ardeur à l'édification d'un autre temple, plus agréable encore à N.-S., le temple de son âme, en la sanctifiant de plus en plus, afin de mériter d'entrer un jour dans le temple incomparable que Dieu lui-même a bâti pour ses élus au beau séjour du Ciel.
Alors commencèrent ces admirables et solennelles prières de la consécration, si propres à donner aux assistants une si haute idée de la sainteté et de la majesté de nos Eglises. N'y eût-il que cette considération qu'il n'y a que les Evêques qui puissent leur donner la consécration pour laquelle ils doivent réciter de longues prières, faire de nombreux exorcismes, multiplier les aspersions sur les murs au dehors et au dedans de l'Eglise, puis sur les piliers, appliquer les onctions saintes, douze fois répétées, en l'honneur des douze Apôtres qui sont les véritables colonnes de l'Eglise.
Ce qui frappa aussi beaucoup l'assistance, ce furent les longues prières et les nombreuses cérémonies relatives à la consécration de l'autel.
L'autel n'est-il pas la partie principale et la plus noble de l'Eglise ? N'est-ce pas sur l'autel que s'immole la victime sainte ? N'est-ce pas sur l'autel, au tabernacle, que Notre-Seigneur fixe son séjour parmi les hommes, par l'auguste sacrement de l'Eucharistie ?
Toutes ces cérémonies, malgré leur longueur, ont été suivies avec une attention et un recueillement qui les ont rendues, pour ainsi dire, courtes. Il est vrai que Monseigneur accomplissait toutes ces cérémonies, même dans les plus petits détails, avec une si noble dignité qu'il obligeait les témoins à faire cet aveu que la consécration d'une Eglise est une cérémonie vraiment sainte et majestueuse et qu'une Eglise est bien la maison de Dieu et la porte du Ciel.
Aussi, qu'il était beau, quand toutes ces cérémonies furent terminées, d'entendre l'Eglise inaugurer sa prière, dans son nouveau temple, par ces paroles qui forment l'Introït de la messe de la Dédicace des Eglises et que l'on dit en pareille circonstance :
"Ce lieu est terrible -- C'est la maison de Dieu et la porte du Ciel ; il sera appelé le palais de Dieu."
Terribilis et locus iste -- Hic Domus Dei est et porta coeli ; et vocabitur aula Dei.
La messe fut chantée par M. Guerle, curé-doyen de Villers-Bocage, que des liens de pieux et chers souvenirs rattachent à la paroisse de Vignacourt, il fut assisté par M. Dussuelle, curé de Flixecourt, qui remplit les fonctions de diacre, et par M. Godard, enfant du pays, qui remplit celles de sous-diacre.
Malgré la fatigue inséparable d'une si longue séance, Monseigneur voulut encore, après la messe, prendre la parole.
Sa Grandeur félicita la paroisse de Vignacourt de sa belle Eglise qu'il avait pu contempler et qu'il appela la merveille et la Cathédrale du Ponthieu.
Puis, il remercia, en termes qui révélaient un bonheur et une joie des plus douces, les représentants de la commune, le Conseil de la Fabrique, M. le Curé, l'architecte, qui avait fait preuve dans la construction de cette Eglise, d'un vrai talent puisé aux sources de la religion et de la foi, M. l'entrepreneur et les ouvriers qui avaient travaillé à ce bel édifice ; enfin, tous ces hauts personnages dont quelques-uns étaient venus de loin pour rehausser l'éclat de cette religieuse solennité.
Mais les remerciements les plus vifs et les plus chaleureux furent pour deux absents, l'un que la mort avait ravi trop tôt pour l'Eglise, le généreux et bien regretté M. Godard-Dubuc, dont le bonheur eût été à son comble, si Dieu lui avait donné de voir cette incomparable journée ; l'autre, M. E. Decamps, son légataire qui, par respect pour son vieil ami et l'uvre qu'il avait entreprise, fit preuve aussi d'une noble générosité en complétant la dépense de ce bel édifice qui redira aux siècles futurs et leurs noms et leurs insignes bienfaits...
Un clergé nombreux prit part à cette cérémonie. Outre les ecclésiastiques composant la suite de Monseigneur, on remarquait MM. Renouard, chanoine honoraire et archiprêtre de Doullens ; Piolé, chanoine honoraire et supérieur du Petit Séminaire de Saint-Riquier ; Cantrel, curé-doyen de Picquigny ; de Guillebon, chanoine honoraire, curé de Saint-Martin d'Amiens ; le R. P. Boulanger, prieur du couvent des Dominicains, à Amiens ; Prévot, curé de Beauval ; Mollien, curé de Guyencourt-Saulcourt ; Rousselle, curé de Flesselles ; Thuillier, curé de Favières ; Legrand, curé de Saint-Aubin-Montenoy ; Postel, curé de Belloy-sur-Somme ; Bonneval, curé d'Yzeux ; Rinuy, curé de Pernois ; Carpentier, curé de Saint-Ouen ; Vilbert, curé d'Havernas ; Floury, curé de Canaples ; Ducrocq, curé de Berteaucourt ; Thierry, curé de Saint-Vast, etc., etc.
Parmi les assistants, occupant les stalles du chur, on remarquait MM. le baron de Septenville, député ; Adrien de Morgan de Belloy, conseiller général et bienfaiteur de l'Eglise ; de Brandt, conseiller d'arrondissement ; de Dompierre-d'Hornoy, de Fourdrinoy ; Boistel de Belloy ; de Francqueville, d'Yzeux ; Deleforterie, architecte de l'Eglise ; Camille Mollet, d'Amiens ; Beaussart, de Bouchon et un grand nombre de notables des environs.
L'assistance était fort considérable et on n'a pas évalué à moins de 6.000 le nombre de ceux qui prirent part à cette fête.
Il eût été doux, assurément, de voir celui qui avait voulu doter son pays natal de ce beau monument, tenir le premier rang dans cette grande solennité ! Mais, hélas ! Dieu en avait disposé autrement. Toutefois, comme dédommagement, on eût été heureux, du moins, de posséder celui qui l'avait si généreusement remplacé.
On l'espérait, on y comptait, quand une grave raison de santé vint nous priver de cet honneur.
Aux invitations qui lui furent adressées par M. le Curé et par M. l'architecte, M. Decamps s'excusa par la belle réponse suivante :

Paris, 17 septembre 1878.
MONSIEUR LE CURE,
Vos sollicitations si pressantes, et celles de M. Deleforterie me rendent pénible l'impossibilité absolue où je me trouve, de me rendre le 2 octobre à Vignacourt.
Dès longtemps, en demandant à Dieu de me pardonner mes offenses, j'avais pardonné moi-même à ceux qui m'ont offensé.
Aussi je me faisais un devoir d'aller assister à la consécration religieuse de l'Eglise fondée par mon respectable ami ; mais une congestion à la tête qui m'a frappé, il y a quelques jours et dont le retour peut être, à mon âge, plus ou moins prochain, m'interdit de m'éloigner, même de la rue Miroménil.
Dans cette fâcheuse conjoncture, j'ai prié M. Deleforterie qui a eu toujours toute la confiance de M. Godard-Dubuc et la mienne, de représenter à cette cérémonie le fondateur de l'Eglise et son successeur, et qu'il veuille bien, dans cette occasion, être auprès de Sa Grandeur, du clergé et de vous, particulièrement, Monsieur le Curé, l'interprète de mes sentiments de vénération et de mes vifs regrets.
Permettez-moi de finir ma lettre comme j'ai fini celle que j'ai adressée dernièrement à mon digne représentant :
Le 2 octobre, aux pieds des autels, j'assisterai d'esprit et de cur à l'office solennel qui sera célébré à Vignacourt et je joindrai mes prières à celles des ministres de Dieu et des fidèles reconnaissants pour le repos de l'âme de M. Godard-Dubuc, en attendant de le rejoindre dans un monde meilleur.
J'ai l'honneur d'être,
Monsieur le Curé,
Avec la considération la plus distinguée,
Votre bien dévoué,
Eugène DECAMPS.

La mission dont M. l'Architecte avait été chargé, était trop honorable , sans doute, pour qu'il n'eût pas à cur de la remplir ; aussi, vers la fin du repas qui suivit la cérémonie, il porta en ces termes la santé du généreux remplaçant de M. G. Dubuc :

MONSEIGNEUR,
MESSIEURS,
Je ne m'attendais pas à prendre la parole dans cette solennelle circonstance, mais je dois m'acquitter auprès de Votre Grandeur d'une mission dont je m'honore d'être chargé par un absent.
La confiante sympathie que veut bien me témoigner celui qui m'a choisi pour mandataire, me rend la tâche douce à remplir. Mais faut-il qu'une ombre vienne se glisser dans l'éclat de cette heureuse journée ! La joie serait complète, s'il ne fallait constater un double vide, ai-je besoin de nommer les absents que tous les yeux voudraient rencontrer?
Un de ces vides, hélas ! est irréparable !
Quelle consolation pour vous, Monseigneur, quelle fête pour tous, si nous trouvions aujourd'hui à nos côtés ce vieillard vénérable jouissant enfin de ses intelligentes libéralités !
Si M. Dubuc n'est plus, son souvenir plane sur cette solennité, son nom est aujourd'hui sur toutes les lèvres, et, si on venait à l'oublier, les pierres parleraient pour rappeler à tous la reconnaissance que l'on doit à cet homme de bien.
Mais, j'ai dit Monseigneur, que je parlais au nom d'un absent. Une indisposition, dont M. Decamps souffre depuis quelque temps , est venu contrarier ses désirs et les nôtres.
Déçu dans l'espoir qu'il avait de ne pas manquer à ce rendez-vous où il se savait attendu, il m'a tout spécialement chargé, Monseigneur, d'être auprès de Votre Grandeur et auprès des honorables personnes qui lui font cortège, l'interprète de ses regrets les plus vifs.
Vous me permettez tous, Messieurs, d'associer au nom de M. G. Dubuc celui du digne héritier dont la délicate générosité nous a aidés à poursuivre et est à couronner l'uvre.
Que les deux noms de M. Dubuc et de M. Decamps soient également unis dans le tribut d'éloges que nous payons dans ce beau jour à qui l'a si bien mérité.
J'ai l'honneur de proposer la santé de M. Decamps.

Le soir, un brillant feu d'artifice couronnait cette belle journée.
Cette fête, si ardemment désirée, si impatiemment attendue, a produit dans le cur de tous une impression profonde, ineffaçable et dont chacun gardera toute sa vie le précieux souvenir.
Cette splendide journée du 2 octobre ne pouvait passer inaperçue. Aussi, presque tous les journaux du département eurent-ils leur article sur la consécration de l'Eglise de Vignacourt.

Le dimanche suivant, 6 octobre, le journal l'Echo de la Somme publiait l'article suivant :
VIGNACOURT.-- Nous recevons la lettre suivante :

MONSIEUR LE REDACTEUR,
En ces temps si troublés, il est bon de reposer son esprit fatigué des orages politiques, et de se retrouver dans ce calme heureux qu'il n'appartient qu'à la religion de donner.
C'est dans ces sentiments que l'auteur de ces lignes prenait part avant-hier à la fête de famille qui unissait dans une même pensée de foi et de bonheur la population de Vignacourt et des bourgades voisines.
L'Eglise neuve de Vignacourt allait être solennellement consacrée par Mgr l'Evêque d'Amiens. Dès l'aube, les rues de ce village populeux étaient parées d'arcs-de-triomphe et d'oriflammes. Le travail avait cessé et toute la population avait revêtu ses habits de fête. -- A 8 heures du matin, Monseigneur recevait à l'entrée du bourg les compliments du 2e adjoint remplaçant le Maire et le 1er adjoint absents, et du vénérable curé de Vignacourt, escorté par la cavalcade qui était venue à sa rencontre et par le corps des Sapeurs-Pompiers.
Mgr Bataille se rendait à l'Eglise et commençait immédiatement la cérémonie si belle et si touchante de la consécration avec l'assistance d'un très nombreux clergé.
Après la Grand'Messe, Monseigneur prit la parole devant un auditoire que la vaste nef de l'Eglise suffisait à peine à contenir. Sa Grandeur, en quelques mots partis du cur, a rendu un juste hommage à la mémoire du Bienfaiteur insigne auquel l'Eglise était due, ainsi qu'à son vénérable ami et héritier qui sut achever, par un riche don, l'uvre presque terminée de M. Dubuc.
Puis, Monseigneur loua l'architecte éminent, M. Deleforterie, du monument qu'il voulait appeler la merveille et la cathédrale du Ponthieu. Monseigneur termina en annonçant qu'il ne quitterait que le lendemain le bon peuple dont il recevait des marques si touchantes de respect et d'affection.
Une réflexion commune s'imposait à l'esprit des assistants ; une population de près de quatre mille âmes, doublée par l'affluence des étrangers, était là sans guide et sans direction, le maire et le 1er adjoint étaient absents, point de sergent de ville, point d'agents de police. Livrée à elle-même, cette population qui lit tous les jours, dans les feuilles radicales, l'excitation à la haine et au mépris du clergé, n'avait qu'une pensée : témoigner à l'Evêque sa vénération et son amour filial, plier le genou devant l'envoyé de Dieu qui venait la bénir et chanter à sa suite les louanges du Très-Haut.
Sur les figures mâles et honnêtes de ces rudes travailleurs des champs, éclataient la joie et ce sentiment de fraternité que la révolution ne donnera jamais à ses adeptes. Il fallait bien se coudoyer un peu, car les rues ne pouvaient contenir la foule, et cependant, que d'égards pour l'étranger, pour l'hôte d'un jour accueilli comme le membre de la famille chrétienne.
Le voilà donc ce monument bâti par la foi en plein XIXe siècle ; il porte à trois cents pieds dans les airs cette croix qui a sauvé le monde. Les ennemis du Christ peuvent passer comme les Juifs  passaient devant le calvaire, ceux-ci disaient bien : "Qu'il descende de la croix et nous croirons en lui." L'impie de notre temps demande aussi que le Christ descende de son trône de gloire, qu'il soit chassé de son temple et que le temple lui-même soit détruit ; et cependant les temples se bâtissent. Ici, à Vignacourt, il a suffi pour cette merveille, de la volonté d'un homme de cur secondé par un ami généreux.
Comme le jour annonce à la nuit les splendeurs de la création, le siècle présent annoncera au siècle futur la foi de notre génération. Le temple d'aujourd'hui succède au temple d'hier, miné par le temps et par les haines de l'impie. Cette Eglise de Vignacourt que nous voyons, aura la même destinée peut-être, mais toujours, il se rencontrera quelqu'un pour renouveler l'uvre de M. Godard-Dubuc et pour rappeler son nom.
UN TEMOIN.
4 octobre 1878.

Le journal le Dimanche, Semaine religieuse du Diocèse d'Amiens, à la date du 13 octobre, avait aussi son article sur cette fête du 2 octobre, qui avait eu un si grand retentissement.
 
VIGNACOURT.-- Il y a plusieurs années que M. Dubuc, enfant du pays, conçut la pensée d'élever à la gloire de Dieu, un édifice des plus magnifiques. M. Deleforterie, cet habile architecte connu de tout le Diocèse, fut choisi pour l'exécution de son dessein. C'est avec bonheur que M. Dubuc eût assisté au couronnement de son uvre. Mais si la mort le ravit trop tôt, il trouva du moins dans son légataire un cur généreux capable de le comprendre et d'achever l'impérissable monument de sa foi.
Grâce à M. Decamps, Vignacourt peut montrer à tous, avec un légitime orgueil, un édifice complet qui rappelle les plus beaux jours de l'architecture chrétienne.
Monseigneur venait, mercredi dernier, consacrer la nouvelle Eglise. Nous ne parlerons pas de la réception brillante qui fut faite à Sa Grandeur. Malgré les efforts de l'impiété, grâce à Dieu, le premier Pasteur de Diocèse est toujours considéré, en Picardie, comme le père de la famille chrétienne et reçoit partout le témoignage du respect et de l'affection de ses enfants spirituels. A Vignacourt surtout, dans cette paroisse qui se glorifie d'avoir saint Firmin pour patron, de conserver un souvenir de son passage et, qui plus est, d'être restée fidèle aux antiques traditions chrétiennes, la visite de l'Evêque, en pareille circonstance, était à bon droit, regardée comme un jour de fête et de triomphe pour tous. Mais ce bonheur, quelqu'un devait particulièrement le ressentir au sein de cette nombreuse assistance ; j'ai nommé le digne pasteur du lieu, lequel avait mis une part si active dans la construction de l'Eglise, et appelé de toute l'ardeur de ses désirs, le jour où il pourrait en doter sa paroisse, pour offrir à Dieu le saint Sacrifice dans un temple moins indigne de la Majesté suprême. Déjà il avait exprimé à Monseigneur ses sentiments de joie et de respectueuse vénération.
Tout ce que peut avoir d'imposant et de significatif le rite sacré de la consécration d'une Eglise, nous n'essaierons pas de le redire. Ce clergé nombreux, ces fidèles réunis en foule dans l'enceinte, suivaient avec le plus grand recueillement les actions symboliques du Pontife. Après la Messe, Monseigneur adressa à cet imposant auditoire quelques-unes de ces paroles qu'il sait tirer de son cur avec tant d'à-propos, la part fut faite à tous dans les félicitations de Sa Grandeur, et au Bienfaiteur généreux et au généreux légataire, et à la bonne population de Vignacourt et à son dévoué Pasteur, et à ces personnages distingués qui s'étaient montrés empressés à venir relever de leur présence l'éclat de cette solennité, et à ces ecclésiastiques si heureux du triomphe que recevait leur divin Maître.
L'amour infini de Dieu qui veut bien habiter nos temples, fournit à Monseigneur l'occasion de rappeler aux pauvres la patience, aux riches la bienfaisance. La joie illuminait tous les fronts, et le sentiments que chacun pouvait emporter au fond de son cur, en se retirant, c'est que la Religion, inspiratrice des plus nobles pensées, sait aussi procurer les joies les plus intimes et les plus douces.

Opus namque grande est, neque enim homini proeparatur habitatio, sed Deo.
L'entreprise fut grande, car ce n'est pas pour un homme, mais pour Dieu, que nous avons voulu préparer une maison.
1er livre des Paralipomènes, chap. 29, verset 1er.
 
 

INTRODUCTION
EGLISE DE VIGNACOURT, SA RECONSTRUCTION
BENEDICTION DE LA PREMIERE PIERRE DE L'EGLISE
MORT  ET FUNERAILLES DE M. GODARD-DUBUC  Fondateur de l'Eglise de Vignacourt
INAUGURATION ET BENEDICTION DE LA NOUVELLE EGLISE

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